Face aux nombreux survols de sites sensibles en France, la législation évolue pour permettre à des entreprises civiles de déployer des dispositifs antidrones. Des expérimentations grandeur nature se multiplient actuellement dans un centre d'essais en vol dans l'Essonne.

Des drones ont été détectés ces derniers mois au-dessus de plusieurs sites sensibles en France – tel le porte-avions Charles-de-Gaulle, mercredi 25 février, ou des bases militaires – et posent la question de la protection du territoire français. Face à ces intrusions et dans cette nouvelle stratégie de lutte antidrones, les entreprises civiles vont avoir un rôle à jouer.

La législation s'apprête à évoluer et c'est tout un nouveau marché qui s'ouvre avec un premier acteur bien connu du grand public, qui est en train d'entrer en scène en matière de lutte antidrones : le groupe de télécommunications Orange. Il a commencé à déployer en Normandie un premier dispositif test avec des capteurs de détection d'aéronefs – capteurs fournis par Hologarde, l'entreprise déjà mobilisée pour sécuriser les Jeux olympiques à Paris.

À Val-de-Reuil, aux abords d'un centre de données d'Orange, mais aussi près d'un laboratoire Sanofi et d'un site de la Direction générale de l'armement (DGA), forcément une zone sensible."On a un drone qui survole actuellement ce site", raconte, début avril, Nassima Auvray, directrice Défense \& Sécurité chez Orange Business. "Il y a un pylône" d'une dizaine de mètres de haut, décrit-elle. "Au sommet de ce pylône, vous retrouvez un système d'antennes, qui sont des capteurs passifs. Ils vont détecter la trajectoire du drone, mais aussi sa carte d'identité, la plaque d'immatriculation du drone", poursuit-elle.

"On va savoir, par exemple, à quelle altitude il se trouve. Où se positionne le télépilote et savoir aussi combien de fois le drone a survolé le site."

Nassima Auvray, directrice Défense \& Sécurité chez Orange Business

à franceinfo

La démarche est récente, Orange Business a créé cette division Défense \& Sécurité en 2025 seulement, face à la multiplication de survols de drones. Le groupe de télécoms peut s'appuyer sur son immense réseau de 20 000 antennes partout en France, qu'il s'agisse de pylônes ou de châteaux d'eau. Des capteurs de détection pourront donc y être ajoutés, souvent à proximité de ce que l'État appelle les "opérateurs d'importance vitale", à savoir des gares, une centrale nucléaire ou de gestion de l'eau. Plus de 1 500 sites sont répertoriés comme sensibles sur tout le territoire. "Le but n'est pas d'équiper demain tous ces sites de capteurs de drones, explique Nassima Auvray, mais d'identifier les endroits où il serait opportun d'installer ces capteurs et mutualiser l'usage de ces capteurs pour différents sites, sachant qu'on a une couverture de plusieurs kilomètres."

Cette couverture estde6 à 20 km à la ronde. La limite, c'est qu'on ne parle là que de détection, le drone n'est pas détruit ou bloqué pour autant. Jusqu'ici, seuls les militaires et les forces de l'ordre étaient habilités à "agir" en présence d'un appareil volant problématique.

Et c'est là qu'une autre petite révolution est en cours. D'ici quelques mois, les opérateurs d'importance vitale pourront eux-mêmes non seulement surveiller le ciel, mais aussi neutraliser directement un drone suspect, au-dessus d'une gare SNCF, par exemple, ou d'un site EDF. Une évolution prévue dans l'actualisation de la loi de programmation militaire, qui vient d'être présentée en Conseil des ministres, mercredi 8 avril, et pourrait être votée au Parlement avant l'été.

Des agents de sécurité privés vont être spécifiquement formés, mais il faut aussi trouver pour cela les bons outils. D'où le défilé, depuis plusieurs mois, au centre d'essais en vol de Brétigny-sur-Orge, à 30 km au sud de Paris. "Ça n'arrête pas, on accueille six à sept entreprises par jour. Elles font des essais de nombreux essais, avec des aéronefs très différents", raconte Natacha Lalanne. Elle dirige le site de 300 hectares, avec sa piste de vol au milieu des champs, où des fabricants initialement tournés vers la lutte antidrones militaires sont incités désormais à réfléchir à des solutions civiles.

"Le virage est relativement nouveau car avec le conflit ukrainien, les entreprises qui faisaient de la lutte antidrones sont parties plutôt vers l'Ukraine, donc vers une déclinaison militaire.

Natacha Lalanne, responsable du centre d'essais en vol de Brétigny-sur-Orge

à franceinfo

"Aujourd'hui, on a besoin de sécuriser le territoire national. Nous aidons les entreprises à faire le virage vers la sécurité, puisqu'on ne peut pas protéger Kiev comme on protège la gare Montparnasse. Il faut adapter les technologies", explique-t-elle. À l'image de l'entreprise Asterodyn, basée dans les Hauts-de-France et qui ne produit aujourd'hui que pour l'armée.

Ce jour-là à Brétigny, Asterodyn effectue une démonstration de son drone intercepteur, capable de voler à 400 km/h. C'est grâce à cette vitesse folle que l'appareil peut éliminer un drone malveillant, en lui fonçant dessus. Une solution, qui bien sûr,, ne peut pas s'appliquer partout en zone civile, observe Natacha Lalanne. "Évidemment sur la gare Montparnasse, ce serait un peu violent. Hors de question de prendre le risque que des débris atterrissent sur le périphérique, explique-t-elle. Pour une centrale nucléaire, en revanche, avec aucune habitation autour, cette solution pourrait être envisagée."

Des salariés de la société Asterodyn testent du matériel antidrones au centre d'essais en vol de Brétigny-sur-Orge (Essonne), en avril 2026. (AGATHE MAHUET / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Maxime Lecchi, le cofondateur d'Asterodyn, sait que ce marché est en train d'évoluer et qu'il faut s'y projeter. "Pour le domaine civil, il faut un système qui permette de neutraliser la cible et de l'amener dans un endroit où il n'y aura pas de dommages collatéraux. Une des options consiste à capturer le drone et à le ramener au sol, ralentir sa chute, détaille-t-il. Nous suivons plusieurs pistes aujourd'hui, je ne peux pas trop vous en dire plus pour l'instant." Secret industriel.

Au même moment, une autre entreprise teste pour sa part, toujours sur le site de Brétigny des fusils brouilleurs. Plusieurs équipes étudient la piste de lance-filets pour capturer un drone sans dégâts, une technologie encore balbutiante. Mais c'est tout l'enjeu ici, au centre d'essais en vol, missionné par le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale, qui appelle précisément à cette expérimentation grandeur nature. "C'est obligatoire. Un industriel, à l'heure actuelle, ne peut pas dire sur un format PowerPoint que sa technologie est la meilleure, estime Natacha Lalanne. Ils ne peuvent pas être testés en laboratoire, il faut qu'ils soient testés sur un terrain qui représente à peu près la vie courante. Si on ne teste pas, les industriels vont ralentir."

Les outils antidrones les plus adaptés aux opérateurs d'importance vitale seront ensuite labelisés et l'actualisation de la loi militaire doit aussi permettre de faciliter l'accès des fabricants à ce grand bac à sable qu'est le site de Brétigny-sur-Orge.